Interview Xenia Ganz, mezzo-soprano – Coco Berliner (traduction française)

Interview réalisée par Katja Mollenhauer.
Photos par Nadja Wehling.

Xenia Ganz – maintenant ou jamais, sur la place Saint-Marc !

Les carrières musicales sont parfois des plus étranges, et de temps à autre, il faut faire des détours pour arriver à la destination désirée. La jeune mezzo-soprano Xenia Ganz a emprunté quelques-uns de ces chemins avant de ressentir sa passion pour le chant et décider de devenir chanteuse. Elle apporte ici la meilleure preuve que « trop tard » n’existe pas. À travers ses périodes de doutes, Xenia Ganz nous raconte dans cette interview comment elle a trouvé sa voix intérieure, et quel défi elle s’est imposée ce jour-là sur la place Saint-Marc à Venise.

«J’ai choisi la musique classique car elle me touche profondément et constitue un berceau dans lequel je peux exprimer les émotions et couleurs de mon être.»

Katja Mollenhauer : Comment êtes-vous venue à la musique classique ?
Xenia Ganz : Je suis née dans une famille de musiciens. Les sons harmonieux du violon et de l’orchestre m’ont accompagnée quand j’étais dans le ventre de ma mère. l’âge de deux ans, on peut dire en quelque sorte que j’avais déjà un abonnement aux concerts ! C’est un peu comme Obélix, qui est tombé dans la potion magique dès son plus jeune âge et qui a toujours besoin de boire à cette source.

J’ai commencé le piano à l’âge de cinq ans puis j’ai intégré le Conservatoire de Strasbourg jusqu’à mes 18 ans. J’ai eu beaucoup de plaisir à jouer de la musique de chambre en formation trio avec mes frères (violon, violoncelle et piano). La musique nous a permis de découvrir un langage où nous pouvions œuvrer ensemble dans l’harmonie et du fait que nous soyons frère et sœurs, le côté intuitif en était renforcé.

J’ai toujours aimé danser ou chanter dans différents styles musicaux, mais j’ai choisi la musique classique car elle me touche profondément et constitue un berceau dans lequel je peux exprimer les émotions et couleurs de mon être.

 

> Lire également la biographie de Xenia Ganz

 

«Je suis dans la gratitude d’avoir appris le piano car, en plus de me donner une base musicale solide, cela me permet de m’accompagner et d’apprendre mon répertoire plus rapidement.»

K. M. : Cela signifie que votre passion pour le piano a survécu à l’adolescence…
X. G. : Oui et non. Toute petite, je souhaitais devenir chanteuse mais je ressentais l’envie et le besoin de commencer à jouer du piano et cela me permettait aussi de ne pas être « trop exposée » tout de suite. A l’âge de 16 ans, j’ai eu la possibilité d’en faire mon métier. Quiconque naît dans une famille de musiciens se confronte très tôt aux aspects difficiles de la profession. A cet âge, je ne me sentais pas prête pour la scène en raison de ma timidité. J’ai eu peur de ce choix très responsabilisant et j’ai préféré fuir dans des études « sérieuses », plus « sûres » ou peut-être de passer par quelque chose de radicalement opposé à ma famille de musiciens. C’est comme cela que je me suis retrouvée en prépa HEC puis en école de commerce. La prépa HEC était si intense que j’ai dû laisser de côté la musique pendant près de 2 ans à mon grand désespoir…car je me suis vite rendue compte à quel point cette «voie rationnelle» me coupait de ma propre voix/e, de ma passion, de qui je suis.

Pour répondre à votre question : je ne suis pas devenue pianiste mais chanteuse lyrique. Je suis dans la gratitude d’avoir appris le piano car, en plus de me donner une base musicale solide, cela me permet de m’accompagner et d’apprendre mon répertoire plus rapidement… et de temps en temps, je joue à nouveau du piano. 
Cela m’émerveille de voir à quel point l’apprentissage de la musique ou du piano dans le jeune âge structure l’esprit et laisse des traces à vie : cela demande bien entendu du travail pour maintenir le niveau, mais certains réflexes restent présents.

«La musique est le monde de l’âme.»

K. M. : Quel était votre parcours professionnel sans la musique au début ?
X. G. : vide… triste… Après des études de gestion, j’ai commencé à travailler dans le marketing et la communication. J’ai toujours été très appréciée dans mon travail pour la qualité et l’engagement que j’y mettais mais je le faisais au détriment de mon équilibre. Chaque jour, je me réjouissais à l’idée de passer près d’une heure (aller et retour) dans ma voiture pour me rendre sur mon lieu de travail rien que pour pouvoir écouter Maria Callas ou du Rachmaninoff et pouvoir chanter. Ce moment me remplissait de joie et je l’attendais avec impatience. La musique venait me bercer et adoucir les moments moins agréables qui ne correspondaient pas à ce que je souhaitais réaliser au quotidien (mon emploi) et je profitais de chaque instant de mon temps libre pour pouvoir chanter, jouer du piano ou écouter de la musique. Au-delà du réconfort qu’elle m’apporte, la musique me nourrit en profondeur et j’ai ressenti un appel très fort à lui consacrer ma vie. Je me retrouve beaucoup dans la citation de Marguerite Yourcenar lorsqu’elle dit que : «la musique est le monde de l’âme».

«Lorsque j’étais dans l’administration culturelle et qu’il m’a été donné d’organiser un opéra, j’ai réalisé que mon désir profond était d’aller sur scène, que j’ai des choses à y exprimer et que je dois au plus vite changer de cap.»

K. M. : Comment avez-vous retrouvé votre chemin vers la musique ?
X. G. : C’est une longue histoire.
Lors de ma dernière année d’études, j’ai perdu mon frère aîné, juste avant ses 25 ans, suite à une longue maladie. Ce drame m’a profondément bouleversée et fait beaucoup réfléchir sur le sens de la vie. J’ai mis un peu de temps à remettre en question le chemin dans lequel je m’étais engagée dans mes études mais je ressentais un appel très fort pour la musique. À la fin de mon contrat de travail, j’ai rendu visite à mon autre frère à Madrid, alors qu’il terminait ses études de violoncelle à l’École supérieure de musique Reina Sofía. J’y ai rencontré beaucoup de jeunes musiciens dont une violoniste qui m’a partagé la décision qu’elle avait prise à 16 ans d’en faire mon métier. Son témoignage a résonné fortement en moi puisque j’avais fait justement le choix contraire au même âge, par peur alors que je vibre au fond de moi pour la musique.
A mon retour, j’ai eu la chance de changer de travail et d’intégrer un poste d’assistante artistique dans le domaine de la musique baroque. Je me rapprochais plus du domaine qui me passionnait mais me retrouvais encore derrière un ordinateur. Lorsqu’il m’a été donné d’organiser un opéra, j’ai réalisé que mon désir profond était d’aller sur scène, que j’ai des choses à y exprimer et que je dois au plus vite changer de cap. Je me suis rendue compte qu’il ne tenait qu’à moi de me réaliser, de prendre mes responsabilités et de devenir qui je suis en osant changer de voie : en construisant ma voix. Peut-être que tout était déjà un peu trop tard, car à 25 ans, une chanteuse commence déjà sa carrière. J’avais étudié dans un tout autre domaine, arrivais avec un prêt étudiant pour mon école de commerce et devais me débrouiller financièrement pour le rembourser. Je me suis dit qu’il n’est jamais trop tard, que si je ne le faisais pas à ce moment précis, je le regretterai jusqu’à la fin de ma vie. Je me suis donc lancée dans l’aventure du chant lyrique et j’ai eu la chance de rencontrer quelques chanteuses de renom comme Graciela Araya, qui m’a judicieusement conseillée et c’est comme cela que mon aventure berlinoise a commencé.

«C’est un peu comme si sentais que je devais attendre d’avoir une certaine maturité avant de pouvoir accueillir le chant, de le pratiquer et le redonner.»

K. M. : Comment as-tu découvert le chant ?
X. G. : A cinq ans, je savais que le chant était mon « trésor », que c’était quelque chose de précieux et d’important pour moi. Je souhaitais aussi apprendre à jouer du piano car j’étais attirée par cet instrument ; je sentais que ce serait la première étape. C’est un peu comme si je sentais que je devais attendre d’avoir une certaine maturité avant de pouvoir accueillir le chant, de le pratiquer et le redonner. Il a en quelque sorte toujours bouillonné en moi. Ce n’est que lorsque j’étais à Dijon que j’ai osé franchir le pas et chanter dans la chorale étudiante, car je n’avais pas de piano et que la musique me manquait terriblement. En chantant, j’ai redécouvert à quel point la musique était centrale dans ma vie et m’apportait de la joie.

 

«Bien sûr, le trac fait partie du métier, mais tout le monde doit y faire face. Ce n’est pas un obstacle à la performance et sa maîtrise résulte d’un travail sur soi, de l’expérience et de sa propre volonté de le dépasser.»

K. M. : Vous dites que vous étiez timide étant enfant. Comment avez-vous surmonté la timidité qui peut être un obstacle à une carrière de chanteuse ?
X. G. : Oui, c’est vrai. Cela peut sembler bizarre, surtout pour une personne dont le métier est de monter sur scène, mais la timidité est chez moi un sujet de longue date. Je savais que je pouvais étendre mes limites pour sortir de ma zone de confort en m’auto-défiant et que c’était essentiel que je me dépasse si je voulais devenir chanteuse. Il faut savoir que je pars d’assez loin car au début, j’avais beaucoup de mal à chanter même devant ma famille.
Mais j’ai ressenti que si j’avais des blocages sur ce plan-là, c’est parce qu’il devait sûrement y avoir quelque chose d’important à révéler et que c’était ma responsabilité de surmonter cela, pour que je puisse saisir ce potentiel. Grâce à la volonté, la pratique et les auditions, j’ai progressivement surmonté ce fardeau. Il y a quelques années, lorsque j’étais à Venise, je me suis défiée de chanter a cappella sur la place Saint-Marc. Je dois tout de même vous avouer qu’un Aperol Spritz m’y a fortement aidée  ! Dès les premières notes, des passants se sont arrêtés pour écouter, ils souriaient, prenaient des photos et filmaient même. Ils voulaient que je continue de chanter et jetaient de pièces. Cette expérience a été non seulement très positive mais aussi d’une grande intensité et a renforcé ma confiance. En me dépassant, j’ai éprouvé tant de joie et d’adrénaline que je souhaitais recommencer tout de suite. Je venais de repousser mes propres limites et personne ne pouvait m’enlever cette réussite…elle était en quelque sorte ancrée en moi. Le trac existe pour tous les artistes ou presque mais cela ne doit pas devenir un obstacle à la performance. Sa maîtrise résulte d’un travail sur soi, de l’expérience et de sa propre volonté de le dépasser. Aujourd’hui, je suis très heureuse d’avoir surmonté cela et je peux chanter avec plus de liberté et beaucoup de plaisir. Bien sûr, il y a toujours de l’adrénaline, mais c’est un tel plaisir de transmettre la musique que j’ai envie de me dépasser pour la servir au mieux.

 

«A mon sens, le chant est un peu comme une onde positive qui traverse les corps et les esprits. La musique peut fédérer de gens et transmettre de l’harmonie, de l’amour et de la sérénité, en fonction, bien entendu du répertoire interprété.»

K. M. : Qu’est-ce que le chant signifie pour vous ?
X. G. : J’associe le chant à une forme d‘«amour universel». A mon sens, le chant est un peu comme une onde positive qui traverse les corps et les esprits. La musique peut fédérer de gens et transmettre de l’harmonie, de l’amour et de la sérénité, en fonction, bien entendu du répertoire interprété. Tout le monde devrait chanter, peu importe comment, quand et où, sans jugement ni comparaison car c’est très libérateur, presque thérapeutique. Le chant ouvre les esprits et apporte beaucoup de joie. Chanter au sein d’une chorale a quelque chose de magique car le mélange des sons et des résonances crée une vibration très forte et permet de relier tous les choristes par un même langage universel et intuitif : la musique. J’ai été très touchée par le film « Comme dans le ciel » de Kay Pollak, car il transmet très bien ce message et montre aussi ce que la musique est dans son essence : de l’amour et du don de soi.

Dans un marché très concurrentiel où l’ont dit qu’il y a trop d’excellents chanteurs et pas assez de place, la pression est actuellement très grande, mais je suis convaincue que si chacun révèle son individualité et se donne pleinement et sincèrement, chacun a sa place. 
J’ai beaucoup de gratitude de chanter en tant que soliste car je peux communiquer un éventail infini d’émotions, de couleurs et de facettes à travers un large répertoire d’opéra, de musique de chambre et de musique sacrée. Grâce à une juste combinaison de technique et d’interprétation musicale et théâtrale, j’ai la possibilité de créer à l’infini, c’est passionnant !

 

«J’ai de très beaux projets à venir, dont un concert en tant que soliste avec orchestre à Strasbourg, où je vais chanter des airs d’opéra de Bellini, Donizetti, Bizet, Delibes; mais aussi une tournée en tant que 2ème Dame dans « La Flûte enchantée » et d’autres invitations pour de la musique de chambre, notamment au « Musikfestival Schloss Weinzierl en Autriche…»

K. M. : Que souhaitez-vous réaliser professionnellement ?
X. G. : Je peux dire que le chant est le travail de mes rêves, parce que je le considère comme un voyage de réalisation de soi qui me permet d’être en accord avec mon être et de communiquer au monde une énergie qui est, selon moi, essentielle. Cela peut sembler un peu spirituel, mais c’est ma façon de le considérer et de le pratiquer.
Pour mieux répondre à votre question, cela veut dire concrètement que j’en vis en donnant des concerts. J’ai de très beaux projets, dont un concert en tant que soliste avec orchestre à Strasbourg, où je suis invitée à chanter des airs d’opéra de Bellini, Donizetti, Bizet, Delibes, mais aussi une tournée en tant que 2ème Dame dans « La Flûte enchantée » et d’autres invitations pour de la musique de chambre, notamment au « Musikfestival Schloss Weinzierl en Autriche, où chanterai avec violoncelle et piano chanterai, ou bien à Linz, où j’interpréterai les « Bachianas brasileiras » de Villa-Lobos et les « Siete canciones populares españolas » de De Falla. Je souhaite bien entendu chanter de l’opéra mais aussi de la musique de chambre et de la musique sacrée, qui me tient particulièrement à cœur.

«Je suis née dans une famille internationale en France de mère étant russe et de père uruguayen. J’ai donc été habituée dès mon plus jeune âge à parler plusieurs langues et à vivre des cultures différentes. Cela a sans doute influencé ma curiosité et mon ouverture pour les gens et les cultures.»

K. M. : Quels lieux, personnes, événements naturels, arts, métiers vous fascinent en plus de votre passion pour le chant ?
X. G. : Je trouve beaucoup d’inspiration dans les peintures des impressionnistes, des expressionnistes et des fauvistes. J’ai eu la chance de vivre 9 ans à Berlin et de beaucoup voyager, ce qui me permet, lorsque le temps me le permet, d’aller voir des chefs-d’œuvre à Madrid, Saint-Pétersbourg, Paris, Chicago, Buenos Aires, Moscou….

Je suis aussi fascinée par la danse, le ballet, mais aussi par d’autres styles comme le flamenco, le tango ou la danse orientale. J’ai moi-même pratiqué la danse classique et apprécie particulièrement le mouvement car il m’inspire des couleurs et des sons différents et invite à plus de créativité et liberté. J’aime beaucoup écrire de la poésie et lire dans ma langue maternelle des auteurs comme Baudelaire, Verlaine, Apollinaire, Michel-Ange, Heine, Hesse, Wilde, Pouchkine, Neruda… la liste est longue.

J’aime aussi beaucoup voyager et y trouve beaucoup de richesse : j’aime découvrir d’autres cultures et m’immerger dans un nouvel environnement de sons, traditions, goûts et impressions…cela m’inspire beaucoup. L’Inde a été, par exemple, une expérience très forte. Je suis née dans une famille internationale en France de mère étant russe et de père uruguayen. J’ai donc été habituée dès mon plus jeune âge à parler plusieurs langues et à vivre des cultures différentes. Cela a sans doute influencé ma curiosité et mon ouverture pour les gens et les cultures.

K. M. : Merci beaucoup pour l’interview.

Lire l’interview originale en allemand par Katja Mollenhauer sur le site Coco Berliner :
http://www.cocoberliner.de/interview/2014/november/xenia-ganz

2 réponses sur “Interview Xenia Ganz, mezzo-soprano – Coco Berliner (traduction française)”

  1. je n’ai pas encore eu l’occasion de vous voir en concert , seulement en video mais votre voix est remarquable!
    Je pratique moi aussi le piano et il est vrai que cela aide beaucoup à travailler sur la justesse vocale (tout chanteur devrait au moins avoir une formation instrumentale selon moi).
    Bonne continuation!

  2. j’ai 71 ans j’aicommencé le piano il y a 21 ans je travaille avec une concertiste russe et j’arrive a l’ etude des nocturnes de Chopin;pour ce qui est du chant je travaille depuis 5ans je suis baryton tenor
    dernier aventure Ombra mai fu..
    touit cela est super et je suis comme vous heureux par la musique
    puvez vous nous indiquer vos futurs concerts j’habite a coté de lyon
    merçi
    belle reussite a venir
    jm lombard

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